Au jour le jour
COLBERT
Pour trouver de l'argent, il arrive un moment où tripoter ne suffit plus. J'aimerais que Monsieur le Surintendant m'explique comment on s'y prend pour dépenser encore quand on est déjà endetté jusq'au cou.
MAZARIN
Quand on est un simple mortel, bien sûr, et qu'on est couvert de dettes, on va en prison. Mais l'Etat, lui, c'est différent. On ne peut pas jeter l'Etat en prison. Alors, il continue, il creuse la dette ! Tous les Etats font ça.
COLBERT
Ah oui ? Vous croyez ? Cependant, il nous faut de l'argent. Et comment en trouver quand on a déjà créé tous les impots imaginables ?
MAZARIN
On en créé d'autres.
COLBERT
Nous ne pouvons pas taxer les pauvres plus qu'ils ne le sont déjà.
MAZARIN
Oui, c'est impossible.
COLBERT
Alors, les riches ?
MAZARIN
Les riches non plus, Ils ne dépenseraient plus. Un riche qui dépense fait vivre des centaines de pauvres.
COLBERT
Alors, comment fait-on ?
MAZARIN
COLBERT, tu raisonnes comme un fromage (comme un pot de chambre sous le derrière d'un malade) ! il y a quantité de gens qui sont entre les deux, ni pauvres, ni riches. Des Français qui travaillent, rêvant d'être riches et redoutant d'être paures ! c'esst ceux-là que nous devons taxer, encore plus, toujours plus ! Ceux là, plus tu leur prends, plus ils travaillent pour compenser, c'est un réservoir inépuisable.
Extrait du "Diable Rouge" d'Antoine RAULT